Reproduction de l´édition de Paris: Chez les frères de Bure, 1779


DIDEROT


ESSAI SUR LES RÈGNES DE CLAUDE ET DE NÉRON





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I Lucius Annaeus Séneque

naquit à Cordoue, ville célebre de

l´ Espagne ultérieure, aggrandie, sinon

fondée, par le préteur Marcellus, l´ an de

Rome 585, colonie patricienne qui

donna des citoyens, des sénateurs, des

magistrats à la république, privilége accordé

aux provinces de l´ empire qui en

jouissoient encore sous le regne d´ Auguste.



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Le surnom d´ Annaea, que portoit la

famille, signifie ou la vieille famille ou

la famille des vieillards, des bonnes gens,

dont la rencontre étoit d´ un heureux

augure.

On appelloit ibrides les enfans d´ un

pere étranger ou d´ une mere étrangere :

c´ étoient des especes de citoyens bâtards,

dont le vice de la naissance se réparoit par le

mérite, les services, les alliances, la faveur

ou la loi. La famille Annaea fut-elle

espagnole ou ibride ? On l´ ignore.



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Le pere, ou même l´ aïeul de Séneque,

fut de l´ ordre des chevaliers. La premiere

illustration de ce nom ne remonte pas

au-delà, et les séneques étoient du

nombre de ceux qu´ on appelloit hommes

nouveaux .

Le pere se distingua par ses qualités

personnelles et par ses ouvrages. Il avoit

recueilli les harangues grecques et latines

de plus de cent orateurs fameux sous le

regne d´ Auguste, et ajouté à la fin de

chacune un jugement sévere. Des dix livres

de controverses qu´ il écrivit, il nous en

est parvenu environ la moitié, avec quelques



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fragmens des cinq derniers. Sa mémoire

étoit prodigieuse : il pouvoit répéter

jusqu´ à deux mille mots, dans le même

ordre qu´ il les avoit entendus.

Sa réflexion sur la dignité de l´ art

oratoire, dont le chevalier romain Blandus

donna le premier des leçons, fonction qui

jusqu´ alors n´ avoit été exercée que par des

affranchis, est très sensée : " je ne conçois

pas, dit-il, comment il est honteux d´ enseigner

ce qu´ il est honnête d´ apprendre. "

soit que la plaisanterie des républicains

en général ait quelque chose de dur, soit

que Séneque le pere fût d´ une humeur

caustique, un jour il entre dans l´ école du

professeur en éloquence Cestius, au moment

où il se disposoit à réfuter la miloniene.



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Cestius, après avoir jetté sur lui-même un

regard de complaisance selon son usage,

dit : " si j´ étois gladiateur, je serois Fuscius ;

pantomime, Batyle ; cheval, Mélission.

Et comme tu es un fat, ajouta

Séneque, tu es un grand fat " . On éclate

de rire. On cherche des yeux l´ écervelé

qui a tenu ce propos. Les éleves s´ assemblent

autour de Séneque et le supplient de ne pas

tourmenter leur maître. Séneque y consent,

à la condition que Cestius déclarera

juridiquement que Ciceron étoit plus éloquent

que lui, aveu qu´ on n´ en put obtenir.

On citoit Séneque le pere parmi les

bons déclamateurs de son temps. Les noms

de déclamateurs et de sophistes n´ avoient

point alors l´ acception défavorable qu´ on

y attacha depuis, et que nous y attachons.

La déclamation étoit une espece

d´ apprentissage de l´ éloquence appliquée à des

sujets anciens ou fictifs ; une gymnastique,

où l´ athlete essayoit des forces qu´ il devoit

employer dans la suite aux choses publiques ;

une introduction à l´ art oratoire,



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comme les héroïdes en étoient une à l´ art

dramatique.

Peu de temps après, ce fut la ressource

d´ un goût national qui, au défaut d´ objets

importants, s´ exerçoit sur des frivolités ;

un besoin de pérorer qu´ on satisfaisoit,

sans se compromettre ; le premier pas vers

la corruption de l´ éloquence, qui

commençoit à perdre de sa simplicité, de sa

grandeur, et à prendre le ton emphatique

de l´ école et du théatre.

Nous entendons aujourd´ hui par déclamateurs

la même sorte d´ energumenes,

contre laquelle Pétrone se déchaîne avec

tant de véhémence à l´ entrée de son

roman satyrique : " ces gens, dit-il, qui crient

sur la place : citoyens, c´ est à votre

service que j´ ai perdu cet oeil, donnez-moi

un conducteur qui me ramene dans ma

maison ; car ces jarrets, dont les

muscles ont été coupés, refusent le soutien

au reste de mon corps " .



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Ii Helvia ou Helbia, mere de

Séneque, étoit espagnole d´ origine.

Le grandpere de Séneque avoit été

marié deux fois. Helvia étoit du premier

lit, sa soeur du second ; leur pere étoit

vivant, et résidoit en Espagne : elles avoient

été élevées dans une maison austere, où

l´ on se conformoit aux moeurs anciennes.

Helvia étoit instruite ; son pere lui

avoit donné une bonne teinture des beaux

arts. La mere de Cicéron étoit de la

même famille, et portoit le même nom, deux

fois illustrée, l´ une par la naissance du

premier des orateurs ; l´ autre par la

naissance du premier des philosophes

romains.

La soeur d´ Helvia jouit de la réputation

la plus intacte, et obtint le plus grand



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respect pendant un séjour de seize ans

en Egypte, chez un peuple médisant et

frivole. Elle perdit en mer son époux,

oncle de Séneque : au milieu de la

tempête, dans l´ horreur d´ un naufrage

prochain, sur un vaisseau sans agrèts, la crainte

de la mort ne la sépara point du cadavre

de son époux, qu´ elle porta à travers les

flots, moins occupée de son salut que de

ce précieux dépÔt. Séneque parle de ce fait

comme témoin oculaire.

Iii Marcus Annaeus, époux d´ Helvia,

vint à Rome sous le regne

d´ Auguste, quinze ou seize ans avant la mort

de ce prince. Peu de temps après, Helvia

s´ y rendit avec sa soeur et ses trois

enfants, Marcus Novatus l´ aîné, qui prit

dans la suite le nom de Junius Gallion

qui l´ adopta ; Lucius Annaeus, le cadet,

dont nous écrivons la vie ; et Lucius

Annaeus Méla, le plus jeune. Ils furent

mariés tous les trois : Junius Gallion eut une



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fille appellée Novatilla ; Séneque en parle,

dans sa consolation à Helvia, comme

d´ un enfant charmant.

Gallion fut proconsul en Achaïe, et

c´ est à son tribunal que des juifs

fanatiques traînerent S Paul. " si cet

homme, leur dit-il, etc. "

ce discours est un modele à proposer

aux magistrats en pareille circonstance.



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Jusques-là Gallion a parlé et s´ est conduit

en homme sage : mais lorsqu´ il souffre

tranquillement que les grecs gentils, qui

haïssoient les juifs, se jettent sur

Sosthenes, grand-prêtre de la synagogue, et le

maltraitent en sa présence, il oublie sa

fonction ; il devoit ajouter, ce me semble :

" disputez tant qu´ il vous plaira ; mais

point de coups : le premier qui frappera,

je le fais saisir et mettre au cachot " .

Iv Lucius Annaeus Séneque étoit

d´ un tempérament délicat, et sa mere ne

le conserva que par des soins assidus : il

fut toute sa vie incommodé de fluxions,

et tourmenté, dans sa vieillesse, d´ asthme,

d´ étouffements ou de palpitations ; car

l´ expression suspirium , dont il se sert



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au défaut d´ un mot grec, convient également

à ces trois maladies. " le suspirium ,

dit-il, est court, l´ accès n´ en dure guere

plus d´ une heure, mais il ressemble à

l´ ouragan : des maladies que j´ ai toutes

éprouvées, c´ est la plus fâcheuse " .

Il étoit maigre et décharné : cette

légere disgrace de la nature lui sauva la vie

dans un âge plus avancé ; et je ne doute

point qu´ il n´ ait fait allusion à cette

circonstance dans une de ses lettres,

où il dit que " la maladie a quelquefois

prolongé la vie à des hommes qui ont

été redevables de leur salut aux signes

de mort qui paroissoient en eux " .

V Caligula, ennemi de la vertu et

jaloux des talents, avoit sur-tout de la

prétention à l´ éloquence : il fut tenté de faire

mourir Séneque au sortir d´ une

plaidoirie où celui-ci avoit été fort applaudi.



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Caligula eût épargné un crime à Néron,

sans une courtisane, à laquelle il confia

son atroce projet : " ne voyez-vous pas,

lui dit cette femme, que cet

avocat tombe de consomption ? Et

pourquoi Ôter la vie à un moribond ? "

dans le nombre de ces femmes qui

naissent pour le malheur des peuples, la honte

des regnes, et qui ont conseillé le

forfait tant de fois, en voilà donc une qui

le prévient.

Monstre aussi inconséquent qu´ insensé,

tu affectes le mépris pour les ouvrages

de Séneque, tu les appelles des amas de

gravier sans ciment, (...) ; et tu veux

le faire mourir !

Peu s´ en fallut que ce critique sublime,

condamnant à l´ oubli les noms d´ Homere,



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de Virgile et de Tite-Live, ne

fît enlever des bibliotheques les ouvrages

et les statues des deux derniers.

Vi une excessive frugalité et des

études continues acheverent de détruire

la santé de Séneque.

Annaeus Méla fut pere du poète Lucain,

de cet enfant, neveu du philosophe

Séneque, qui devoit un jour, dit Tacite,

soutenir si dignement la splendeur du

nom. Ô Tacite ! Ô censeur si rigoureux des

talents et des actions, est-ce ainsi que

vous avez dû parler de la Pharsale, après

avoir lu l´ Enéide ? Vous traitez avec



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le dernier mépris les conspirateurs de

Pison, et vous faites grace à un délateur de

sa mere. Si vous donnez le nom de monstre



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à Néron devenu parricide par la crainte

de perdre l´ empire, quel nom

donnerez-vous à Lucain, qui devient également

parricide par l´ espoir de sauver sa vie.

Je ne méprise pas Lucain comme poète ;

mais je le déteste comme homme.

Vii je ne sais si les égards des

cadets pour les aînés étoient d´ usage dans

toutes les familles, ou particuliers à celle

des séneques ; mais on remarque dans le

philosophe un grand respect pour son

frere Junius Gallion, qu´ il appelle

son maître ; titre accordé, soit à la

reconnoissance des soins qu´ il avoit eus de sa

premiere éducation, soit à la simple

natu-majorité, si souvent représentative de

l´ autorité paternelle.



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Tacite ne nous donne ni une

opinion très avantageuse, ni une idée très

défavorable de Méla. Il s´ abstint des

honneurs par l´ ambition des richesses. Il resta

chevalier romain, se promit plus de

crédit de l´ administration des biens du

prince, que de l´ exercice de la magistrature,

et préféra la fonction d´ intendant

du palais, ou de publicain, au titre de

consulaire. Trop d´ ardeur à recueillir la

fortune de son fils, Lucain, après sa mort,

souleva contre lui Fabius Romanus,

intime ami du poète. Romanus contrefait des

lettres, sur lesquelles le pere et le fils

sont supçonnés d´ être les complices de Pison.



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Ces lettres sont présentées à Méla par

ordre de Néron, avide de ses richesses.

Méla, à qui l´ expérience de ces temps avoit

appris quel étoit le but, et quelle seroit la

fin de cette affaire, la termina par le moyen

le plus court et le plus usité ; ce fut de se

faire couper les veines. Il mourut de la

même mort que son frere, avec autant de

courage, mais avec moins de gloire ;

laissant par son testament de grandes sommes

à Tigellin et à Capiton son gendre, afin

d´ assurer le reste à ses héritiers

légitimes. Si la liaison du poète Lucain,

avec un scélerat tel que Romanus, vous

surprend ; si vous ne pouvez supposer que

Lucain, qu´ un homme d´ une aussi grande

pénétration, se soit aussi grossiérement

trompé dans le choix d´ un ami, ni que la

conformité de caracteres les ait attachés

l´ un à l´ autre ; interrogez les mânes

d´ Acilia.



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Viii Annaeus Méla auroit été aussi

un homme d´ un mérite distingué, s´ il

étoit permis d´ en croire un pere qui parle

à son fils ; ses éloges ne sont quelquefois

que des conseils adroitement déguisés. Le

pere de Séneque écrit à son fils Méla :

" vous avez la plus grande aversion pour

les fonctions civiles et pour la bassesse

des démarches, etc. "



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Ix Séneque arrive à Rome sous

Auguste : il étoit dans l´ âge d´ adolescence au

temps où les rites judaïques et egyptiens

furent proscrits, la cinquieme année

du regne de Tibere. Il dit avoir observé

cette flamme ou comete, dont

l´ apparition précéda la mort d´ Auguste. Ainsi il

entendit parler la langue latine dans sa plus

grande pureté : ce n´ est point un auteur de

la basse latinité ; il écrivit avant les deux

Plines, Martial, Stace, Silius Italicus,

Lucain, Juvénal, Quintilien, Suétone et

Tacite. La latinité n´ a commencé à

s´ altérer que cent ans après lui. Il y a le style du

siecle, de la chose, de la possession, de



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l´ homme : le nÔtre n´ est pas celui du regne

de Louis Xiv, cependant le françois que

nous parlons, n´ est pas corrompu ;

Fontenelle écrit purement, sans écrire comme

Bossuet ou Fénelon. Séneque se fit un

style propre au goût de ses contemporains,

et à l´ usage du barreau.

X Séneque, le pere, eut de la

réputation, et acquit de la fortune : il vit les

dernieres années du regne de Tibere. Il

avoit servi de maître en éloquence à son

fils, c´ est du moins l´ opinion de

Juste-Lipse. Cet art étoit alors sur son déclin : et

comment ce grand art qui demande une



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ame libre, un esprit élevé, se soutiendroit-il

chez une nation qui tombe dans

l´ esclavage ? La tyrannie imprime un

caractere de bassesse à toutes les sortes de

productions ; la langue même n´ est pas à

couvert de son influence : en effet est-il

indifférent pour un enfant d´ entendre autour

de son berceau, le murmure

pusillanime de la servitude, ou les accents nobles

et fiers de la liberté ? Voici les progrès

nécessaires de la dégradation : au ton de la

franchise qui compromettroit, succede le

ton de la finesse qui s´ enveloppe, et

celui-ci fait place à la flatterie qui encense, à la

duplicité qui ment avec impudence, à la

rusticité grossiere qui insulte sans

ménagement, ou à l´ obscurité qui voile l´ indignation.

L´ art oratoire ne pourroit même durer chez des

peuples libres, s´ il ne s´ occupoit

de grandes affaires, et ne conduisoit

pas aux premieres dignités de l´ etat. Ne

cherchez la véritable éloquence que chez

les républicains.

Xi Séneque qui avoit fait ses premieres



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études sous les dernieres années

d´ Auguste, et plaidé ses premieres causes

sous les premieres années de Tibere et de

Caligula, quitte le barreau et se livre à la

philosophie avec une ardeur que la

prudence de son pere ne put arrêter. Je dis la

prudence ; car un pere tendre, qui craint

pour son enfant, le détournera toujours

d´ une science qui apprend à connoître la

vérité et qui encourage à la dire, sous des

augures qui vendent le mensonge, sous

des magistrats qui le protegent, et sous

des souverains qui détestent la philosophie,

parcequ´ ils n´ ont que des choses

fâcheuses à entendre du défenseur des droits

de l´ humanité : dans un temps où l´ on ne

sauroit prononcer le nom d´ un vice, sans

être soupçonné de s´ adresser au ministre

ou à son maître, le nom d´ une vertu, sans

paroître rabaisser son siecle, par l´ éloge

des moeurs anciennes, et passer pour

satyrique ou frondeur ; rappeller un forfait

éloigné, sans montrer du doigt quelque

personnage vivant, une action héroïque,



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sans donner une leçon, ou faire un reproche.

à des époques plus voisines de nos

temps, vous n´ eussiez pas dit qu´ il n´ avoit

manqué à tel grand, qu´ un Tibere pour être

un Séjan ; à telle femme, qu´ un Néron pour

être une Poppée, sans donner lieu aux

applications les plus odieuses : que faire donc

alors ? S´ abstenir de penser ; non, mais de

parler et d´ écrire.

Xii le pere de Séneque fit

d´ inutiles efforts, pour arracher son fils à la

philosophie : Séneque se lia avec les

personnages de son temps les plus renommés par

l´ étendue de leurs connoissances et

l´ austérité de leurs moeurs, le stoïcien Attale,

le pithagorisant Socion, l´ eclectique Fabianus

Papirius, et Démétrius le cynique.



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Quand il entendoit parler Attale contre

les vices et les erreurs du genre humain,

il le regardoit comme un être d´ un ordre

supérieur. " Attale, dit Séneque, se

disoit roi, et je le trouvois plus qu´ un roi,

puisqu´ il faisoit comparoître les rois au

tribunal de sa censure. J´ avois pitié du

genre humain en l´ écoutant " .

Le pithagorisant Socion le détermina à

s´ abstenir de la chair des animaux, régime

dont sa santé s´ accommodoit fort bien :

mais, à l´ expulsion des cultes étrangers,

dont quelques-uns étoient caractérisés par

l´ abstinence de certaines viandes, son pere

qui haïssoit encore moins la philosophie,

qu´ il ne craignoit une délation, le ramena

à la vie commune, et lui persuada

facilement de faire meilleure chere.

Il dit de Fabianus Papirius, " ce ne sont

pas des phrases qui sortent de sa bouche,

ce sont des moeurs " .



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De Démétrius, etc. "

c´ est à ce Démétrius, que Caligula, qui

désiroit se l´ attacher, fit offrir deux cents

talents, et qui répondit au négociateur,

" deux cents talents, la somme est forte ;

mais allez dire à votre maître, que pour me

tenter, ce ne seroit pas trop de sa couronne " .

Propos qu´ on traiteroit d´ insolence s´ il échappoit

à la fierté d´ un philosophe de nos jours.

C´ est ce Démétrius qui disoit à un

affranchi enorgueilli de sa fortune, " je serai

aussi riche que toi, dès que je m´ ennuierai

d´ être homme de bien. "

c´ est le même dont Vespasien punit les

propos indiscrets par l´ exil, châtiment qui



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ne le rendit pas plus réservé : l´ empereur

instruit de ses récentes invectives, n´ y

répondit que par un mot qu´ un grand prince

de nos jours a ingénieusement parodié :

" tu mets tout en oeuvre pour que je te fasse

mourir ; moi, je ne tue point un chien

qui m´ abboye " .

Séneque ne se laisse point ici transporter

de reconnoissance ou d´ enthousiasme : il

étoit vieux et le rival de ses maîtres,

lorsqu´ il en parloit ainsi à un homme instruit,

à Lucilius qui les avoit personnellement

connus ; et si les éloges de Séneque

n´ eussent pas été vrais, le courtisan n´ auroit

pas manqué d´ en plaisanter.

Mais pourquoi ne voit-on plus d´ hommes

de cette trempe ! Est-ce que la nature



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a cessé d´ en produire ? Non, j´ en pourrois

citer qui, pauvres et obscurs ont cultivé

avec succès les sciences et les arts ; je les ai

vus souvent affamés et presque nuds, sans

se plaindre, sans discontinuer leurs

travaux. Si leurs semblables sont rares, c´ est

qu´ il est plus difficile encore de résister à

l´ éducation domestique et à l´ influence des

moeurs générales, qu´ à la misere : ce sont

deux moules qui alterent la forme originale

du caractere. Qui est-ce qui oseroit

aujourd´ hui braver le ridicule et le mépris ?

Diogene, parmi nous habiteroit sous les tuiles,

mais non dans un tonneau ; il ne feroit

dans aucune contrée de l´ Europe, le

rÔle qu´ il fit dans Athenes. L´ ame

indépendante et ferme qu´ il avoit reçue,

il l´ auroit conservée ; mais jamais il n´ eut

dit à un de nos petits souverains, comme

à Alexandre Le Grand ; retire-toi de mon

soleil .

Xiii Séneque faisoit grand cas des

stoïciens rigoristes ; mais il étoit stoïcien



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mitigé, et peut-être même eclectique,

raisonnant avec Socrate, doutant avec

Carnéade, lutant contre la nature avec

Zénon, et cherchant à s´ élever au-dessus

d´ elle avec Diogene. Des principes de la

secte, il n´ embrassa que ceux qui détachent

de la vie, de la fortune, de la gloire,

de tous ces biens au centre desquels on peut

être malheureux ; qui inspirent le mépris

de la mort, et qui donnent à l´ homme et

la résignation qui accepte l´ adversité, et la

force qui la supporte. Doctrine qui

convient et qu´ on suit d´ instinct sous les



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regnes des tyrans, comme le soldat prend

son bouclier au moment de l´ action.

Ce que des sollicitations appuyées de

l´ autorité paternelle purent obtenir de Séneque,

ce fut de se présenter au barreau.

Lorsque le philosophe désespere de faire

le bien, il se renferme, et s´ éloigne des

affaires publiques ; il renonce à la fonction

inutile et périlleuse, ou de défendre les

intérêts de ses concitoyens, ou de discuter

leurs prétentions réciproques, pour

s´ occuper dans le silence et l´ obscurité de la

retraite, des dissensions intestines de sa

raison et de ses penchants ; il s´ exhorte à la

vertu, et apprend à se roidir contre le

torrent des mauvaises moeurs qui l´ assaillit et

qui entraine autour de lui la masse générale

de la nation.

Xiv sur ce que le pere de Séneque

avoit obtenu de la condescendance de son

fils, il pressentit ce qu´ il en pourroit encore

obtenir, et il réussit à lui persuader de



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quitter le barreau, de déparer du laticlave la

robe modeste du philosophe qu´ il avoit

reprise, et de se montrer entre les

candidats ou prétendans aux dignités de l´ etat.

On ne s´ étonnera pas de la marche

indolente de Séneque dans cette carriere : mais

il avoit une belle-mere ambitieuse, active,

qui se chargea de toutes les démarches

qui répugnoient à Séneque ; une tante qui

avoit accompagné Helvia, sa soeur, à

Rome, qui avoit apporté dans cette ville le

jeune Séneque entre ses bras, dont les

soins maternelles l´ avoient garanti d´ une

maladie dangereuse, et qui réunit son

crédit à celui d´ Helvia. Celle-là n´ avoit jamais

eu la hardiesse de parler aux grands, et de

solliciter les gens en place : elle surmonta

sa timidité naturelle, en faveur de son

neveu : ni sa modestie vraiement agreste,

si on l´ eut comparée à l´ effronterie des

femmes de son temps : ni son goût pour le



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repos, ni ses moeurs paisibles, ni sa vie

retirée, ne l´ empêcherent de se mêler dans la

foule agitée et tumultueuse des clients.

Peut-être la tante n´ eut-elle pas réussi, sans

le mérite personnel du neveu : mais une

réflexion qui n´ en est pas moins juste,

c´ est qu´ une des caractéristiques des siecles

de corruption, est que la vertu et les

talents isolés ne menent à rien, et que les

femmes honnêtes ou deshonnêtes menent

à tout, celles-ci par le vice, celles-là, par

l´ espoir qu´ on a de les corrompre et de les

avilir : c´ est toujours le vice qui sollicite,

ou le vice présent, ou le vice attendu.

Xvi après avoir quitté la philosophie

pour le barreau, et le barreau pour

les affaires publiques, Séneque quitta les

affaires publiques et la questure pour

revenir à la philosophie, dont il donna des

leçons publiques. On fixe la date de sa

préture, à son retour d´ entre les rochers

de la mer de Corse, où il fut relégué,



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les uns disent, comme confident, les autres

comme complice des infidélités de Julie,

fille de Germanicus et soeur de Caïus,

accusée d´ adultere par Messaline... par

Messaline ? ... etc.

mais pour éclaircir ce fait, il est à propos

de jetter un coup d´ oeil sur le regne de

Claude, et le caractere de cet empereur.

Xvii de longues et fréquentes

maladies affligerent les premieres années de



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sa vie : on le mit sous la conduite d´ un

muletier, qui ne changea pas de fonctions

auprès de son éleve qu´ il traitoit

comme une bête de somme. Livie, son aïeule,

ne lui parloit qu´ avec dédain ; sa mere

Antonia disoit d´ un sot par excellence,

il est plus bête que mon fils Claude, et

Livilla, sa soeur, ne cessoit de plaindre le

peuple romain à qui le sort destinoit un

pareil maître. On affoiblit sa tête, on

avilit son ame, on lui inspira la crainte et la

méfiance : rebuté de sa famille, et repoussé

des hommes de son rang, il se livra à la

canaille, et aux vices de la canaille.

Appellé par Caïus à la cour, il en est le

jouet : on lui lance au visage des

noyaux d´ olives et de dattes, en présence

de ses parents, qui ne s´ en offensent pas ;

peu s´ en fallut qu´ on ne vit Caïus monté sur

un cheval consulaire, lorsqu´ il fit son oncle



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consul. Claude avoit été baffoué jusqu´ à

l´ âge de cinquante ans : on le tira par

force de dessous une tapisserie où il

s´ étoit caché pendant qu´ on assassinoit son

neveu. Il est enlevé au milieu du tumulte

des factions ; il est transporté dans le camp

malgré lui : on le conduisoit au trÔne

impérial, et il croyoit aller au supplice. Qui

se le persuaderoit ! Caïus, après sa mort,

trouva des vengeurs. Valérius Asiaticus

dit, je voudrois l´ avoir tué : et ce mot

prononcé fierement en impose. Cependant

le soldat veut un maître, pour n´ en avoir

qu´ un : le sénat veut la liberté, pour être

le maître ; Cassius Chéréa crie, que ce

n´ étoit pas la peine de se délivrer d´ un phrénétique,



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pour servir sous un imbécille ;

et il ordonne au centurion Lupus de

mettre à mort Caesonia, femme de Caïus. Ses

courtisans l´ avoient abandonnée, elle

étoit assise à terre, à cÔté du cadavre

de son mari, tenant dans ses bras sa fille,

encore enfant, et déplorant leur commune

destinée. Au silence et à l´ air féroce du

centurion, elle comprit qu´ elle touchoit

à sa derniere heure ; elle dit : " l´ empereur

vivroit encore s´ il m´ avoit écouté " ,

et tendit la gorge au centurion, qui

brisa la tête de l´ enfant contre la muraille,

après avoir égorgé la mere. Cet acte de

cruauté, et quelques autres, révoltent le

peuple ; il se sépare des sénateurs : la

division se met entre ceux-ci ; le camp

persiste dans son choix, et Claude alloit être

proclamé, lorsque les députés du sénat

le conjurent de ne pas s´ emparer de force



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d´ une autorité qui lui seroit conférée d´ un

libre consentement. " ce que vous me

demandez, leur répondit-il, ne dépend

pas de moi. On pouvoit redouter la

puissance impériale entre les mains d´ un

prince qui n´ écoutoit que ses caprices :

assurez le sénat qu´ on n´ a rien de

semblable à craindre " .

Proclamé, et tranquillement assis sur le

trÔne, il annonce le pardon des

injures qu´ on lui a faites, et tient parole.

Il brûle les deux registres de Caïus, l´ un

intitulé le poignard , l´ autre l´ épée . Il

fait enlever, la nuit, les statues de cet

empereur, et ne souffre pas que sa

mémoire soit flétrie. Il revoit les différents

jugements rendus sous le dernier regne :

il en confirme quelques-uns ; il en annulle



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d´ autres. Il défend de léguer ses

biens à César, et de poursuivre qui que

ce soit sous le prétexte de lèze-majesté :

deux edits tels qu´ on auroit pu les

attendre du plus sage des princes ; l´ un

assuroit aux enfants la succession de leurs

peres ; l´ autre annonçoit au peuple la

sécurité du souverain. Il rappelle d´ exil

les deux soeurs de Caïus ; Antiochus

est remis en possession de la

Commagene ; Mithridate, l´ iberien,

délivré de ses fers ; un autre Mithridate,

déclaré prince du Bosphore Cimmérien ;

Agrippa, roi de Judée, décoré des ornements

consulaires ; Hérode, son frere, de

ceux de la préture : des sommes immenses

envahies, retournent aux premiers



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possesseurs ; d´ autres léguées, aux véritables

héritiers : pour comble de tant de

bienfaits, le poids accablant de l´ impÔt

général est allégé. Ce n´ est pas tout :

on creuse un port à l´ embouchure

du Tibre ; on tente le desséchement

du lac Fucin ; les limites de l´ empire sont

étendues.



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à la seconde époque de son régne, où

l´ on voit, par une foule d´ actions atroces,

combien l´ autorité souveraine est ombrageuse,

la pusillanimité cruelle, et l´ imbécillité

crédule ; toute vertu n´ est pas

encore éteinte dans ce souverain : il déclare

libre l´ esclave que son maître

abandonnera dans la maladie : et coupable

d´ homicide, le maître qui tueroit son

esclave malade. Incertain sur la maniere

de modérer la sévérité de la procédure

ancienne dans l´ exclusion des sénateurs

mal famés : " que chacun, dit-il, s´ examine ;

qu´ on demande la permission de

se retirer du sénat, nous l´ accorderons :

et confondant sur une même liste et

ceux qui se retireront librement, et ceux

que nous chasserions, la modestie des uns

affoiblira l´ ignominie des autres " . Son

discours à Méherdates, sortant de Rome

pour se rendre chez les parthes, qui

le demandoient pour souverain, est



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celui d´ un pere à son fils. " pratiquez

la clémence et la justice ; vous en serez

d´ autant plus révéré des barbares, que

ces vertus leur sont moins connues " .

Il réprime la licence du peuple au théâtre,

et défend aux usuriers de prêter aux enfants

de famille.

Xvii d´ après les actions et les

discours qui précedent, que faut-il penser de

Claude, dont le nom est si décrié ? Que

faut-il penser de tant de souverains qui

n´ ont ni rien fait ni rien dit d´ aussi bien ?

Malheureux dans le choix de ses

femmes, il est forcé, par raison d´ etat,

de renoncer à Emilia Lepida, petite fille

d´ Auguste. Le jour fixé pour la célébration

des noces, une maladie lui enleve Livia

Camilla, descendante du dictateur de ce

nom. Il répudie Plautia Urgulanilla,

surprise entre les bras d´ un affranchi ; il chasse

du palais, Petina, de moeurs irréprochables,



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mais d´ une humeur et d´ un orgueil

que Claude même ne put supporter. à

celle-ci succéda Messaline, fameuse par

ses débauches, et à Messaline, Agrippine,

non moins fameuse par son ambition.

BientÔt on ne retrouve plus le prince

juste et clément : Claude, subjugué par

Messaline, entouré de l´ eunuque Posidès,

des affranchis Félix, Harpocras,

Caliste, Pallas et Narcisse, qui abusent de

ses terreurs, de son penchant à la crapule,

et de son goût effréné pour les femmes,

l´ administration a passé de ses mains au

pouvoir d´ une troupe de scélérats aux

ordres des deux derniers.

On vend publiquement les magistratures,

les sacerdoces, le droit de bourgeoisie,



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la justice, l´ injustice : les favoris

ligués exercent un monopole général. Claude

se plaint de l´ indigence de son

trésor ; on lui répond qu´ il seroit assez

riche, s´ il plaisoit à ses deux affranchis de

l´ admettre en tiers.

On dispose, à son insu, des dignités

des commandements, des graces et des

châtiments ; on révoque ses dons et ses

ordres ; on ne tient aucun compte de ses

jugements ; on supprime les brevets qu´ il

a signés : on en suppose d´ autres. C´ est la

luxure de Messaline, l´ avidité ou les

ombrages des affranchis, qui désignent les

citoyens à la mort : la luxure de Messaline,

les femmes dont elle est jalouse, les

hommes qui se refusent à sa débauche :

l´ avidité des affranchis, ceux qui sont

opulents ; leurs ombrages, ceux qui ont du

crédit.

Claude n´ est rien sur le trÔne, rien dans

son palais ; il le sait, il le dit ; il est



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comme abruti : il signe le contrat de mariage

de Silius avec sa femme ; il déshérite

son propre fils par une adoption ;

quelquefois il oublie qui il est, où il est, en

quel lieu, en quel moment, à qui il

parle ; il invite à souper des citoyens qu´ il

a fait mourir la veille ; à table, il

demande à un des convives, pourquoi sa

femme ne l´ a pas accompagné, et cette

femme n´ est plus : après la mort de

Messaline, il se plaint de ce que l´ impératrice

tarde si long-temps à paroître.

Un plaideur le tire à l´ écart, et

lui dit qu´ il a rêvé, la nuit derniere, qu´ on

assassinoit l´ empereur en sa présence :

l´ instant après, le fourbe appercevant son

adverse partie, s´ écrie : voilà l´ homme de



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mon rêve ; et sur-le-champ le malheureux

est traîné à la mort. Ce ridicule stratagême

est employé par Messaline et Narcisse

contre Appius Silanus ; Appius

en perd la vie, et l´ affranchi est

remercié de veiller sur les jours de l´ empereur,

même en dormant.

La vie privée de Claude montre ce que

le mépris des parents, secondé d´ une

mauvaise éducation, peut sur l´ esprit et le

caractere d´ un enfant valétudinaire.

Les premieres années de son regne,

marquées par l´ amour de la justice et du

travail, la clémence, la libéralité, et

d´ autres qualités rares, l´ auroient mis au

nombre des hommes excellents et des bons

souverains, si la méfiance, la foiblesse, la

crainte ne l´ avoient pas livré à des infames.

Les dernieres nous apprennent jusqu´ où

une prostituée et deux esclaves peuvent

disposer d´ un monarque, le dépraver et

l´ avilir.



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Xviii tel étoit l´ état des choses à la

cour de Claude, lorsque Julie, soeur de

Caïus, y reparut. Cette femme avoit de

l´ esprit, de la beauté, et ne devoit son

crédit ni à Messaline ni aux affranchis,

dont il falloit être ou les instruments ou

les victimes. L´ éclat avec lequel Séneque

s´ étoit montré au barreau, l´ avoit conduit

à l´ intimité des personnes du plus haut

rang, et sur-tout du malheureux

Britannicus ; il ne pouvoit être que haï de ceux

dont ses principes et ses moeurs faisoient la

satyre. Combien de mots qui n´ étoient

dans sa bouche que des maximes générales,

et qu´ il étoit facile à la méchanceté

des courtisans d´ envenimer par des

applications particulieres ! Le philosophe

aura dit, je le suppose, que la débauche

avilit, et que, dans les femmes sur-tout, elle

altere tous les sentiments honnêtes :

croit-on que, sans être persuadé qu´ il désignât

la femme de l´ empereur, on ne l´ en ait

pas accusé auprès d´ elle, et traité ses

discours de pédanterie insolente. D´ ailleurs,



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Messaline, jalouse de l´ ascendant de la

niece sur l´ esprit de l´ oncle, redoutoit le

génie pénétrant de Séneque, qui pouvoit

éclairer Claude sur les désordres de sa

maison et les vexations des affranchis. La

perte de Séneque et de Julie fut donc résolue :

Messaline dit à Caliste, à Pallas, à

Narcisse : " cette Julie ne se conduit que

par les avis de cet homme attaché, de

tous les temps, à Germanicus son pere :

qui sait ce que Séneque peut conseiller,

et ce que Julie peut oser ? Si l´ on

n´ écrase ces deux personnages dangereux,

on risque d´ en être écrasé " . Le résultat

de ces inquiétudes fut de donner un

motif criminel aux fréquentes visites que

Séneque rendoit à Julie. En conséquence on

présenta à Claude une plainte juridique :

Julie est accusée d´ adultere ; on nomme



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Séneque. Claude, à qui sa niece étoit

mieux connue, rejette l´ accusation ; et

Messaline n´ en est que plus irritée, ses

complices n´ en sont que plus effrayés. Quel

parti prendront-ils ? Celui qu´ ils étoient

dans l´ usage de prendre, et dont nous les

verrons bientÔt user les uns contre les

autres, pour s´ exterminer réciproquement.

à l´ insu de l´ empereur, de l´ autorité

privée de Messaline et des affranchis, Julie

est enlevée, envoyée en exil, et mise à

mort. On insiste sur l´ éloignement de

Séneque ; et Claude le signe.

Xix Séneque ne fut ni l´ amant de

Julie, ni le confident de ses intrigues. Il

étoit âgé d´ environ quarante ans ; sage,

prudent et valétudinaire : il étoit marié,

il avoit des enfants ; il aimoit sa femme,

il en étoit aimé : il jouissoit de l´ estime et

du respect de sa famille, de ses amis et de



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ses concitoyens : sentiments qu´ on

n´ accorde pas aussi unanimement à un

hypocrite de vertu. Julie étoit à la fleur de l´ âge,

dans une cour voluptueuse, entourée

de jeunes ambitieux, qui se seroient empressés

à lui plaire, s´ ils avoient pu se flatter

d´ y réussir.

L´ exil de Séneque fut l´ ouvrage d´ une

infame, d´ un stupide, et de trois scélérats,

dont le témoignage fut appuyé, si l´ on

veut, de la médisance des courtisans, des

bruits vagues de la ville, et des clameurs

d´ un suilius, que je ne tarderai pas à

démasquer. Mais que peuvent de pareilles

autorités contre le caractere de l´ homme ?

Séneque n´ est point coupable ; non,

il ne l´ est point. Mais il me plaît d´ en

croire à l´ imputation de la derniere des

prostituées, à la crédulité du dernier des

imbécilles, et aux calomnies impudentes

d´ un Suilius, le plus méprisable des hommes

de ce temps : je veux que Julie ait

confié ses amours à Séneque ; ou que

Séneque, au milieu des élégants de la cour,



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se soit proposé de captiver le coeur de

Julie, et qu´ il y ait réussi : qu´ en

conclurai-je ? Que le philosophe a eu son moment

de vanité, son jour de foiblesse. Exigerai-je

de l´ homme, même du sage, qu´ il ne

bronche pas une fois dans le chemin de la

vertu ? Si Séneque avoit à me répondre,

ne pourroit-il pas me dire, comme Diogène

à celui qui lui reprochoit d´ avoir rogné

les especes : " il est vrai : ce que tu es

à présent, je le fus autrefois ; mais tu

ne deviendras jamais ce que je suis " .

Séneque, aussi sincere et plus modeste, nous

fait l´ aveu ingénu qu´ il a connu trop tard

la route du vrai bonheur ; et que las de

s´ égarer, il la montre aux autres.

Hâtons-nous de profiter de ses leçons ; et si nous

connoissons par expérience ce qu´ il en coûte

pour vaincre ses passions et résister à l´ attrait

des circonstances, soyons indulgents, et



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n´ imitons pas les hommes corrompus, qui

pour se trouver des semblables, sont de plus

cruels accusateurs que les gens de bien.

On avoit tout à craindre du ressentiment

de Julie, tant qu´ elle vivroit. Séneque

étoit un personnage moins important

et moins redoutable, il suffisoit de le

réduire au silence, et d´ empêcher qu´ il

n´ employât son éloquence à venger l´ honneur

de Julie.

Xx tandis que Claude s´ occupe

de la réforme des moeurs publiques, la

dissolution se promene dans son palais, le

masque levé. Vinicius est empoisonné,

et son crime est d´ avoir dédaigné les

faveurs de Messaline. Avant Vinicius,

Appius Silanus avoit eu le même sort, et

pour le même crime. Un fameux pantomime,

appellé Mnester, devient en même

temps la passion de Messaline et de Poppée.



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Soit crainte, ou politique, Mnester

préfere Poppée à l´ impératrice ; Poppée est

aussi-tÔt accusée d´ adultere avec Valerius :

et qui fut l´ accusateur de Valerius et de

Poppée ? Qui fut l´ agent de Messaline ? Le

détracteur de Séneque, Suilius.

Claude donne pour esclave à sa

femme, Mnester ; et Messaline s´ empare des

superbes jardins de Valerius.

Suilius suit le cours de ses délations ;

il attaque et perd deux chevaliers illustres,

surnommés Petra, soupçonnés par

Messaline d´ avoir favorisé l´ intrigue de Poppée

et de Mnester.

Les succès de Suilius font éclorre une

multitude d´ imitateurs de sa scélératesse et

de son audace.

Samius se tue en présence même de Suilius,

qui avoit reçu quarante mille écus

de notre monnoie, de ce client qu´ il

trahissoit.



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Ce fut à cette occasion que Silius,

désigné consul, propose de remettre en

vigueur la loi Cincia, qui défendoit aux

avocats de recevoir ni argent ni présent.

Cette cause est plaidée en présence de

Claude : moins les raisons contraires

à la loi étoient honnêtes, plus Claude les

jugea dictées par la nécessité ; et il permit

aux avocats de prendre jusqu´ à dix mille

sesterces.

De peur que le prêtre n´ avilisse la

dignité de son état par la pauvreté, on en

exige un patrimoine : ne seroit-il pas

également important d´ exiger de l´ avocat

une fortune honnête, de peur qu´ il ne soit

tenté de sacrifier à ses besoins la vérité

dont il est l´ organe, et l´ innocence dont

il est le défenseur ?



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Xxi Messaline est entraînée à une

derniere infamie, par l´ attrait de son énormité.

C´ est un excès d´ impudence et de

folie, dit Tacite, qui passeroit pour une

fable, s´ il n´ en existoit encore des

témoins.

Messaline épouse publiquement son

amant Silius.

" le consul désigné, et la femme

du prince, etc. " :



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les affranchis concertent

comment, sans se compromettre, ils

instruiront l´ empereur de sa honte. Deux

courtisannes séduites par de l´ argent et des

promesses, se chargent de la délation. à

cette nouvelle, ce n´ est pas d´ indignation,

de fureur, c´ est de terreur que Claude est

saisi ; il s´ écrie : suis-je encore

empereur ? Silius l´ est-il ? dans le parti

opposé, l´ ivresse a fait place à l´ effroi : au moment

où l´ on apprend que Claude sait tout, et

qu´ il accourt pour se venger, Messaline se

réfugie dans les jardins de Lucullus, Silius



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au forum, le reste se disperse chacun de

son cÔté. Des centurions les saisissent, ou

dans leur fuite, ou dans leurs asyles, et

les chargent de chaînes. Messaline est

résolue d´ aller à son époux, Britannicus et

Octavie se jetteront au col de leur pere ;

Vibidia, la plus ancienne des vestales,

implorera la clémence du souverain pontife,

elle se précipitera aux pieds de son époux,

et tiendra ses genoux embrassés. " telle

est la solitude de la disgrace, etc. "

quelle destinée ! Et qu´ elle est juste ! Elle

entre dans la voie d´ Ostie ; elle ne



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trouve point de pitié, la turpitude de sa

vie et la mémoire de ses forfaits l´ ont

étouffée.

Cependant la terreur de Claude duroit ;

il ne voit à ses cÔtés que des assassins :

tantÔt il se déchaîne contre sa femme, tantÔt

il s´ attendrit sur ses enfants : dans ses

agitations, les uns gardent le silence, d´ autres

affectant une indignation perfide, s´ écrient,

quel crime ! Quel forfait ! " déja

Messaline est à la portée de la vue ; etc. "

on détourne Claude, on le

conduit dans la maison de Silius, on lui



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montre, sous le vestibule, une statue

élevée au pere de Silius, contre les défenses

du sénat ; dans les appartements, les meubles

précieux des Nérons, des Drufus, le

prix honteux de son deshonneur. De là,

on le fait passer au camp ; Narcisse

harangue le soldat : il s´ éleve des cris de fureur,

on demande les noms des coupables, ils

sont nommés, et leur sang coule de toute

part. De retour dans le palais, l´ empereur

y trouve une table somptueusement servie ;

il mange, il boit, il s´ enivre : dans la

chaleur du vin, il dit : " demain,

qu´ on fasse paroître la malheureuse, etc. "



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ils vont, et pour s´ assurer

de l´ exécution, ils sont précédés

de l´ affranchi Evodus.

Evodus trouve l´ impératrice

étendue par terre dans les jardins de Lucullus,

où elle étoit retournée. à cÔté d´ elle étoit

assise Lépida sa mere ; Lépida qui

s´ étoit éloignée de Messaline, dans la

prospérité, et qui s´ en est rapprochée dans le

malheur. " qu´ attendez-vous, lui

disoit-elle ? Qu´ un bourreau porte la main

sur vous ? Etc. "



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ainsi périt cette femme qui avoit tant de

fois appris à Narcisse à se passer des ordres

de son maître.

" Claude étoit encore à table, etc. "



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Xxii outre les vices de l´ administration

de Claude, livré à ses femmes et à

ses affranchis, il en est d´ autres qu´ il faut

imputer à son mauvais jugement.

La gratification accordée au soldat après

son avénement au trÔne, devint une

nécessité pour ses successeurs.

Le titre de citoyen romain s´ avilit par



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la multitude de ceux à qui on le conféra.

De deux choses l´ une, ou laisser par-tout ce

beau nom à la place des dieux qu´ on

enlevoit, et le rendre aussi étendu que

l´ empire ; ou le renfermer dans ses anciennes

limites, la mer et les Alpes.

Une faute aussi grave que les précédentes,

ce fut d´ ouvrir les portes du sénat à

ses affranchis, à leurs descendants, et à des

étrangers : il importoit bien davantage que

ce corps fut honoré que d´ être nombreux.

Xxiii Claude ne pouvoit rester sans

épouse, et il ne pouvoit en prendre une,

sans en être gouverné. De-là, de vives

disputes sur le choix entre les affranchis ;

entre les prétendantes, une égale chaleur à

faire valoir leurs avantages.

Les intrigues de Pallas, les caresses

d´ Agrippine, des assiduités que la parenté

autorisoit, obtiennent à la niéce de l´ empereur

la préférence sur ses rivales. Elle

n´ a pas encore le nom d´ impératrice, mais



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elle en exerce l´ autorité. Elle roule dans sa

tête le projet de marier Octavie, fille de

Claude, à son fils. Mais Octavie est

fiancée à Silanus : qu´ importe, le censeur

Vitellius accusera Silanus d´ inceste avec Junia

Calvina sa soeur. Des licences que le

seul mariage autorise, et le bruit qui s´ en

répand, accélerent l´ union de Claude avec

sa niece. Mais cette union est contrariée

par l´ usage et les moeurs, qui la

déclarent incestueuse : qu´ importe ? Vitellius

levera cet obstacle, et le sénat opinera à

recourir à la contrainte, si l´ empereur a

des scrupules.

Toutes ces choses s´ exécutent : Octavie

est mariée à Domitius Neron : Calvina est

exilée, et Silanus se tue. Lollia à qui on ne

pouvoit reprocher qu´ un crime, mais un

crime qui ne se pardonne pas, celui d´ avoir

disputé à Agrippine la main de Claude,



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est accusée de consulter des magiciens,

des chaldéens, les prêtres d´ Apollon à

Colophon, sur le mariage de l´ empereur.

La protection de Claude lui est

inutile, elle est exilée et dépouillée d´ une

immense fortune. Calpurnia, dont César

a loué la beauté, sans dessein, subit le

même sort. Calpurnia n´ est qu´ exilée, Lollia

est forcée de se tuer, et dans cet intervalle

le mariage de Claude et d´ Agrippine s´ est

consommé.

Xxiv " Rome alors change de face : etc. "



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dans cet intervalle, l´ adoption de Domitius

Néron, sollicitée par Agrippine,

et pressée par son amant Pallas, est

proposée au sénat, et confirmée d´ un

concert unanime de ces vils magistrats, dont

Juvénal, plus plaisant et plus gai

qu´ à son ordinaire, rassemble les

successeurs autour d´ un énorme turbot,

délibérant gravement sur les moyens de

l´ apprêter sans le dépecer. On Ôte

à Britannicus jusqu´ à ses esclaves : ceux

d´ entre les centurions et les

tribuns, que la pitié intéresse à ce jeune

prince spolié de ses droits à l´ empire,

sont écartés ou par l´ exil ou par des postes



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plus honorables : on exclut ceux de ses

affranchis qu´ on ne peut corrompre.

Britannicus et Néron se sont rencontrés et

salués, l´ un du nom de Britannicus,

l´ autre du nom de Domitius. Agrippine crie :

" que l´ adoption est comptée pour

rien ; etc. "

cependant Agrippine n´ ose pas

tout ce qu´ elle ambitionne. Lusius Géta

et Rufius Crispinus, attachés par la

reconnoissance aux enfants de Messaline, sont

dépouillés du commandement de la garde

prétorienne ; et ce poste est donné à



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Afranius Burrhus, connu par ses talents

militaires.

On ne reproche point à Séneque l´ adoption

de Domitius Néron : Burrhus n´ est

pas tout-à-fait absous de cette injustice.

Xxv Agrippine, jalouse de s´ annoncer

autrement que par des forfaits,

sollicite le rappel de Séneque, et

obtient la fin de son exil, avec la préture.

Son dessein étoit de plaire au peuple qui

avoit une haute opinion de la sagesse et

des talents de ce philosophe ; de mettre



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Domitius, dès son enfance, sous un aussi

grand maître, et de s´ étayer de ses

conseils, pour s´ assurer l´ administration des

affaires. Maîtresse de tout sous le regne

présent, elle s´ occupoit de loin à rester

maîtresse de tout sous le regne suivant ; elle

s´ étoit promis, du ressentiment de

Séneque contre Claude, et de la

reconnoissance du service qu´ elle venoit de lui

rendre, qu´ il feroit cause commune avec

elle contre son mari, et qu´ il apprendroit

à son eleve à ramper.

Les grands une fois corrompus, ne

doutent de rien : devenus étrangers à la

dignité d´ une ame élevée, ils en attendent ce

qu´ ils ne balanceroient pas d´ accorder ; et

lorsque nous ne nous avilissons pas à leur

gré, ils osent nous accuser d´ ingratitude.

Celui qui dans une cour dissolue accepte

ou sollicite des graces, ignore le prix qu´ on

y mettra quelque jour. Ce jour-là, il se



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trouvera entre le sacrifice de son devoir,

de son honneur, et l´ oubli du bienfait ;

entre le mépris de lui-même, et la haine

de son protecteur. L´ expérience ne prouve

que trop qu´ il n´ est ni aussi commun ni

aussi facile qu´ on l´ imagineroit, de se

tirer avec noblesse et fermeté de cette

dangereuse alternative. Un ministre honnête

ne gratifiera point un méchant : mais un

méchant n´ hésitera pas à recevoir les

graces d´ un ministre, quel qu´ il soit ; il n´ a

rien à risquer, il est prêt à tout.

Xxvi Séneque avoit été relégué

dans la Corse. Son exil duroit depuis

environ huit ans ; comment le supporta-t-il ?

Avec courage : heureux par la culture



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des lettres et les méditations de la

philosophie ; dans une position qui auroit

peut-être fait votre désespoir et le mien ;

sur un rocher, qui considéré, dit-il

par les productions, est stérile ; par les

habitants, barbare ; par l´ aspect du local,

sauvage ; par la nature du climat, malsain.



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C´ est de-là qu´ il écrit à sa mere :

" je suis content, comme si tout étoit

bien ; etc. "

il ajoute une observation singuliere :

c´ est que, malgré l´ horreur du lieu, on

y trouve plus d´ étrangers que de naturels.

C´ est un phénomene commun aux grandes

villes, où l´ on vient de toutes parts

chercher la fortune, et aux lieux déserts, où

l´ on est sûr de trouver le repos et la liberté.

L´ homme n´ est sédentaire que dans les

campagnes où il est attaché à la glebe ;

encore ne faut-il pas qu´ il soit écrasé par les

impÔts, et qu´ il ne lui reste pas un

boisseau du bled qu´ il a fait croître.



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Mais comment concilier le discours de

Séneque, dans sa consolation à Helvia,

sa mere, avec le ton pusillanime et

rampant de sa consolation à Polybe ! Je vais

supposer ici, avec le savant et judicieux

editeur de la traduction de Séneque,

que cet ouvrage est de Séneque, en

attendant que je puisse exposer les raisons très

fortes que j´ ai de croire le contraire.



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Rien de plus naturel et de plus facile à

comprendre, et pour celui qui a éprouvé

la longue infortune, et pour celui qui a un

peu étudié le coeur humain. L´ isle et les rochers

battus de la mer de Corse ne

pouvoient être qu´ un séjour ingrat pour le

philosophe, arraché subitement d´ entre les

bras de sa mere, au moment, où après

une longue séparation ils jouissoient du

plaisir d´ être réunis ; enlevé à sa patrie, à

ses parents, à ses amis ; valétudinaire, loin

des occupations utiles, et des distractions

agréables de la ville ; réduit à chercher en

lui-même des ressources contre tant de

privations affligeantes, comme on prétend

que l´ ours s´ alimente durant les hivers

rigoureux : hé bien ! Séneque, brisé par une

vie triste et pénible qui duroit au moins

depuis trois ans, désolé de la mort de sa

femme et d´ un de ses enfants, aura atténué

sa misere, pour tempérer la douleur de sa

mere, et l´ aura exagérée pour exciter la

commisération de l´ empereur. Qu´ aura-t-il

fait autre chose que ce que la nature inspire



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au malheureux ? Ecoutez-le, et vous

reconnoîtrez que la plainte surfait toujours

un peu son affliction... " mais vous

défendez Séneque comme un homme ordinaire ? ...

c´ est que le plus grand homme

n´ est pas toujours admirable. Il n´ y a

guere que l´ enthousiasme ou la dureté des

organes qui garantissent d´ une espece

d´ hypocrisie commune à ceux qui souffrent.

Nous sortons d´ une table somptueuse, nous

respirons le parfum des fleurs, nous goûtons

la fraîcheur de l´ ombre dans des

jardins délicieux ; ou si la saison l´ exige, nous

sommes renfermés entre des paravents dans

des appartements bien chauds ; nous

digérons, nonchalamment étendus sur des

coussins renflés par le duvet, lorsque nous

jugeons le philosophe Séneque : nous ne

sommes pas en Corse ; nous n´ y sommes

pas depuis trois ans ; nous n´ y sommes pas

seuls. Censeurs, ne vous montrez pas si

séveres ; car je ne vous en croirai pas

meilleurs.

Ce fragment, si opiniâtrement reproché



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à Séneque, nous est-il parvenu tel qu´ il

l´ a fait ? Ne l´ a-t-on point altéré ? L´ a-t-il

fait ? Je renvoie la réponse à ces questions à

l´ endroit où j´ examinerai les différents

ouvrages de Séneque : j´ observerai seulement

ici que Juste-Lipse étoit tenté de rayer ce

dernier du nombre des écrits de ce philosophe,

comme la satyre d´ un ennemi aussi

cruel qu´ ingénieux. Je croirois que la

consolation à Polybe est de Séneque, que je

n´ en estimerois pas moins Juste-Lipse. Que

le petit nombre de ceux qui se tourmentent,

qui même s´ en imposent, pour

trouver des excuses aux fautes des grands

hommes, est rare, et qu´ ils me sont chers !

Il est deux sortes de sagacité, l´ une qui

consiste à atténuer, l´ autre à exagérer les

erreurs des hommes : celle-ci marque plus

souvent un bon esprit qu´ une belle ame.

Cette impartialité rigoureuse n´ est guere

exercée que par ceux qui ont le plus besoin

d´ indulgence.

Xxvii mais le regne de Claude

s´ échappe ; la scene va changer, et nous



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montrer le philosophe Séneque à cÔté du

plus méchant des princes, dans la cruelle

alternative de perdre la vie, ou d´ approuver le

crime.

Pallas venoit de proposer une loi contre

les femmes qui s´ abandonneroient à

des esclaves. Pallas l´ affranchi ! Pallas

l´ amant d´ Agrippine ! L´ empereur et le sénat

ferment les yeux sur cet excès d´ impudence :

la loi passe, on décerne à Pallas les

ornements de la préture, avec une

gratification de quinze millions de sesterces.

Claude se leve, et dit, que " Pallas satisfait de

l´ honneur, persiste dans son ancienne

pauvreté " et un sénatus-consulte,

gravé sur l´ airain, affiche publiquement

l´ éloge d´ une modération digne des premiers

siecles de Rome, dans un affranchi, riche

de plus de trois cents millions de sesterces.

Néron plaide pour les habitants



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d´ Ilion ; il prend la robe virile avant l´ âge :

on propose de lui décerner le consulat à

vingt ans, en attendant il sera consul

désigné, il exercera l´ autorité proconsulaire

hors de la ville, on le nommera prince de

la jeunesse.

C´ est ainsi qu´ Agrippine suit ses projets :

c´ est ainsi qu´ elle conduit pas à pas son fils

à l´ autorité souveraine.

Claude donne des marques assez

claires de repentir sur son mariage avec

Agrippine, et sur l´ adoption de Néron. Il

dicte un testament, il fait signer ce

testament par tous les magistrats : " il lui

échappe, dans l´ ivresse, qu´ il est de sa

destinée de souffrir les désordres de ses

épouses, et de les punir ensuite. Etc. "



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Claude est empoisonné avec des champignons

par la fameuse Locuste, longtemps

un des instruments nécessaires de

l´ etat. La force du tempérament de Claude

l´ emporta sur son art. Agrippine s´ adresse

au médecin Xénophon, homme supérieur

qui n´ auroit pas été, je crois, fort

émerveillé de la distinction subtile d´ un fameux

archiatre de nos jours, entre l´ assassinat

positif et l´ assassinat négatif, mais qui ne

connoissoit pas mieux que le facultatiste,

le péril auquel on s´ expose en commençant

un forfait, et la récompense qu´ on s´ assure

en le consommant. Xénophon, sous

prétexte de faciliter le vomissement, se sert

d´ une plume enduite d´ un poison plus violent,

et Claude expire. Sa mort est

célée jusqu´ à ce que tout soit disposé

pour la tranquille et sure proclamation de

Néron.

" le sénat s´ assemble ; etc. "



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Xxviii Claude meurt âgé de

soixante-quatre ans : il n´ étoit ni sans

études, ni sans lettres ; il sçut écrire et parler

la langue grecque, il étoit orateur et

historien élégant dans la sienne. Il se montra

d´ abord juste, modeste, sage, et fut aimé :

alternativement pénétrant et stupide,

patient et emporté, circonspect et extravagant ;



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je le trouve plus foible que méchant.

Il voulut persuader qu´ il avoit contrefait

la démence, pour échapper à

Caïus : on n´ en crut rien. Il donna lieu au

proverbe, que pour être heureux, il

falloit être né sot ou roi. Pour être très

heureux, que falloit-il naître ? Son regne

fut ce qu´ il devoit être, le résultat d´ une

organisation viciée, d´ une mauvaise

éducation, de la méfiance, de la pusillanimité,

de la foiblesse, du goût pour les

femmes, de la crapule, de quelques

vertus, et de plusieurs vices contradictoires.

Sans la fermeté, les autres qualités du

prince sont sans effet ; sans la dignité, il

descend de son rang et se mêle dans la

foule, au-dessus de laquelle sa tête

majestueuse doit toujours paroître élevée. Il en

est des rois, comme des femmes, pour



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lesquelles la familiarité a toujours quelque

fâcheuse conséquence.

Xxix Néron s´ acquitte d´ abord du

rÔle d´ affligé. L´ oraison funebre étoit un

hommage d´ étiquette chez les romains,

ainsi que de nos jours : il prononça

celle de Claude, et s´ étendit sur

l´ ancienneté de son origine, les consulats et les

triomphes de ses ayeux ; son goût pour les

lettres et les bonnes études ; la prospérité

constante de l´ empire sous son regne.

Jusques là, l´ attention, la satisfaction même

de l´ auditoire se soutint ; mais

lorsqu´ il en vint au bon jugement et à la

profonde politique du prince, personne ne

put s´ empêcher de rire : cependant le discours

étoit de Séneque, qui y avoit mis

beaucoup d´ art.



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Mais aussi quelle tâche que le panégyrique

d´ un prince vicieux ; d´ avoir à dire

le mensonge dans la tribune de la vérité ;

à louer la continence des moeurs privées

devant une famille, devant un peuple

que les débauches ont scandalisé ; la

bravoure, devant des soldats témoins de la

lâcheté ; la douceur de l´ administration,

devant des sujets qui ont vécu sous la

terreur de la tyrannie, et qui gémissent

encore sous le poids des vexations. Je vois

dans cette conjoncture deux sortes de

lâches ; et l´ orateur impudent qui préconise ;

et le peuple qui écoute avec patience : si le

peuple avoit un peu d´ ame, il mettroit en

piece et l´ orateur et le mausolée. Voilà la

leçon, la grande leçon qui instruiroit le

successeur. Quelle différence de ces

usages, et de celui de ces sages egyptiens qui

exposoient sur la terre le cadavre nud



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du prince décédé, et qui lui faisoient son

procès ! à qui appartient-il, si ce n´ est au

ministre des dieux, de sévir après la mort

contre la perversité de celui que sa

puissance a garanti des loix pendant sa vie, et de

crier, comme on l´ entendit autour du corps

de Commode aux crocs : qu´ on le déchire :

qu´ on le traîne aux fourches patibulaires, etc.

si j´ avois un reproche à faire à Séneque,

ce ne seroit pas d´ avoir écrit l´ apocoloquintose,

ou la métamorphose de Claude en

citrouille, mais d´ avoir composé l´ oraison

funebre.

" Xxx Néron fut le seul des

empereurs qui eut besoin de l´ éloquence

d´ autrui : etc. "



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après les honneurs rendus à la

cendre de Claude, Néron fait son entrée au

sénat. Il ne manque, ni de conseils, ni

d´ exemple pour bien gouverner ; il

n´ apporte au trÔne, ni haine, ni ressentiment ;

il n´ a pas d´ autre plan à suivre dans

l´ administration que celui d´ Auguste, il n´ en

connoît pas un meilleur ; les abus récents

dont on murmure, seront réformés ; il

n´ attirera point à lui seul la décision des

affaires ; le sort des accusateurs et des

accusés, balancé clandestinement dans

l´ intérieur du palais, ne dépendra plus des

intérêts d´ un petit nombre de gens en faveur ;

rien à sa cour ne se fera par argent ou par

intrigue ; il ne confondra pas les revenus



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de l´ etat avec les siens ; que le sénat rentre

dès ce moment dans ses anciens droits ; que

les peuples de l´ Italie et de ses provinces,

aient à se pourvoir aux tribunaux des

consuls, et que les audiences du sénat

soient sollicitées par ces magistrats ; il se

renfermera dans le devoir de sa place, le

soin des armées ; le sénat sera maître de

faire les réglements qu´ il jugera de quelque

utilité ; les avocats ne recevront à

l´ avenir ni argent ni présent, et les

questeurs désignés ne se ruineront plus en

spectacles de gladiateurs.

Agrippine prétend que cette

dispense renverse les ordonnances de

Claude ; l´ avis des peres l´ emporte sur le sien.

Cependant elle jouissoit d´ une autorité

illimitée : son fils avoit donné pour

mot du guet, la meilleure des meres : les

sénateurs s´ assembloient dans le palais, et



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Agrippine, à la faveur d´ une porte

dérobée, couverte d´ un voile, entendoit leurs

délibérations, sans en être vue.

Si, comme on n´ en sauroit douter,

Séneque composa le discours que l´ empereur

prononça à son avénement au trÔne,

certes il montra bien qu´ il étoit

vraiment homme d´ etat, et qu´ il n´ ignoroit

pas en quoi consiste la grandeur d´ un

prince, la splendeur d´ un regne, et la félicité

d´ un peuple.

Il fit ordonner par le sénat, que

ce discours seroit gravé sur des tables

d´ airain, et lu publiquement tous les ans, au

premier de janvier. Ces tables étoient des

chaînes de même métal, dont il se hâtoit

de charger le tigre encore innocent et

jeune.



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On a beaucoup loué le regret que

Néron témoigna de savoir écrire, à la

premiere sentence capitale qu´ on lui présenta

à signer. Je trouve dans ce trait de

l´ hypocrisie ; j´ admire davantage Néron,

lorsque partageant le consulat avec C Antistius,

et les magistrats prétant le serment

d´ obéissance aux ordonnances des

empereurs, il en dispensa son collegue.

Xxxi il faut distinguer trois époques

dans la durée de l´ institution de Séneque,

ainsi que dans l´ ame de son eleve : le maître

en conçoit les plus hautes espérances ;

il voit ses moeurs se corrompre, et il s´ en

afflige ; lorsque ses vices, sa cruauté, sa

dépravation, ses fureurs se développent, il

veut se retirer.

Trajan disoit que peu de princes



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pouvoient se flatter d´ avoir égalé Néron

pendant les cinq premieres années de son

regne ; et rien n´ est plus vrai. Mais

comment ce prince put-il renoncer à un

bonheur aussi grand, après en avoir joui si

long-temps ? Que des fainéants, des

imbécilles, des souverains à qui leurs sujets

ont été aussi étrangers, qu´ eux à leurs

sujets ; à qui on s´ est bien gardé de donner

des instituteurs, tels qu´ un Séneque et un

Burrhus ; qu´ on a tenus depuis le berceau,

jusqu´ au moment où ils arrivent au trÔne,

dans une ignorance totale de leurs devoirs,

aient continué de régner comme ils ont

commencé ; je n´ en serai point surpris : mais

ceux qui ont vu les transports d´ un peuple

immense dont ils étoient adorés, qui en

ont entendu les acclamations autour de

leur char, que des bénédictions continues

ont accompagnés depuis le seuil de leur

palais à leur sortie, jusqu´ au seuil de leur



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palais à leur rentrée, deviennent méchants,

se fassent haïr, et bravent l´ imprécation ;

je ne le conçois pas : à moins que

ce ne soit dans un âge avancé ; lorsque

l´ ame d´ un prince s´ est affoiblie ; lorsqu´ il est

accablé sous le malheur ; lorsqu´ incapable

de tenir les rênes de l´ empire, il est

forcé de les confier à des fous, à des

ignorants, à des fanatiques, qui abusent des

préjugés de son enfance, de sa caducité,

de ses terreurs, pour flétrir la gloire de son

aurore : il y en a des exemples, et cela se

conçoit. Hélas ! Ces malheureux

souverains mourroient de douleur, sans les

momeries dont on use pour leur en

imposer par le fantÔme de leur grandeur

passée.

Claude étoit né bon ; des courtisans

pervers le rendirent méchant : Néron, né

méchant, ne put jamais devenir bon sous

les meilleurs instituteurs. La vie de Claude

est parsemée d´ actions louables : il vient un

moment où celle de Néron cesse d´ en offrir.



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Plautus Lateranus, accusé d´ adultere

avec Messaline, sera chassé du sénat ;

Néron plaidera sa cause, et le rétablira

dans sa dignité. Séneque, par la harangue

qu´ il composera dans cette circonstance et

plusieurs autres, justifiera bien les sages

institutions qu´ il donne à son prince, en

même temps qu´ il montrera sa supériorité

dans l´ art oratoire ; mais il manquera son

but : c´ est en vain qu´ il se propose de

lier son eleve, pour l´ avenir, à

l´ exercice de la clémence, et à la pratique

des vertus ; cette ruse innocente, capable

de donner à un jeune souverain, et à

ses propres yeux, et aux yeux de sa

nation, un caractere qu´ il n´ oseroit

démentir tant qu´ il lui resteroit quelque pudeur,

ne prévaudra pas sur une nature aussi

perverse que celle de Néron.

Xxxii le meurtre de Junius Silanus,



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commis par les intrigues d´ Agrippine,

à l´ insu de son fils, est le premier forfait

du nouveau regne. Le peuple

désignoit au trÔne Silanus ; on avoit fait

mourir son frere, on craignoit en lui un

vengeur : c´ étoit trop de l´ un de ces deux

crimes.

Narcisse est jetté dans un cachot :

ce scélérat que les loix devoient

revendiquer, excédé de la rigueur de sa prison,

se donne la mort. Néron desira de

sauver un affranchi, dont l´ avarice et

la prodigalité s´ accordoient si bien avec ses

vices encore cachés, et ne put y réussir.

" les meurtres alloient se multiplier, etc. "



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il y eut un moment où l´ on remarqua,

tout à travers les propos de la ville,

la confiance que l´ on avoit dans ces deux

personnages. Il se répand un bruit

tumultueux, que les parthes renouvellent leurs

entreprises sur l´ Arménie, et que

Rhadamiste qu´ ils ont chassé, las d´ une

souveraineté si souvent acquise et perdue,

renonce à la guerre ; et l´ on disoit, dans une

capitale où l´ on se plaît à discourir :

" comment un prince à peine sorti de

sa dix-septieme année, pourra-t-il

soutenir un tel fardeau ! ... etc. "



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il se présenta une autre circonstance où

le philosophe, par sa présence d´ esprit,

tira de perplexité et l´ empereur et les

assistants, dans une occasion où la dignité de

César et l´ honneur de la république

paroissoient compromis. Les ambassadeurs

d´ Arménie haranguoient Néron : Agrippine

s´ avance, disposée à monter sur le

tribunal et à présider à ses cÔtés. On

reste immobile et muet ; on ne sait

quel parti prendre. Alors Séneque

s´ approche de l´ oreille du prince, et lui dit :



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" allez au devant de votre mere " . Mais une

femme déliée ne se trompe point à cette

marque de respect ; une femme hautaine

en est blessée ; une femme vindicative s´ en

souvient.

Xxxiii Séneque parvint au consulat,

sous Néron, s´ il faut s´ en rapporter

à un Sénatus-consulte, daté des calendes

de septembre, sous le consulat d´ Annaeus

Séneque et de Trebellius Maximus. On

prétend qu´ ils ne furent l´ un et l´ autre que

subrogés aux consuls ordinaires : mais

qu´ importe ce fait à la gloire de Séneque,

plus honoré dans la mémoire des hommes

par une page choisie de ses ouvrages, que

par l´ exercice des premieres dignités de

l´ empire, sur-tout sous un Tibere, un

Caligula, un Claude, un Néron ; dans un

temps et dans une cour, où les grandes

places confondant les honnêtes gens avec

les frippons, les noms les plus distingués

avec la vile populace, les ineptes et les gens

instruits, il y avoit moins de courage à

dédaigner les grandes places qu´ à les

accepter ;



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et où tout ce que l´ on pouvoit s´ en

promettre, dépendoit de quelque

circonstance heureuse qui vous en délivrât, ou

par une disgrace honorable, ou par une

mort glorieuse.

Que Séneque ait ou n´ ait pas obtenu la

dignité de consul, il est constant qu´ au

retour de son exil, il parut avec tout l´ éclat

de la haute faveur, et bientÔt après avec

tout celui de la grande opulence.

Mais, dira-t-on, que faisoient à la cour

d´ un Claude, dans le palais d´ un Néron,

un Burrhus, un Séneque ? étoient-ils à leur

place ? Hélas ! Non ; mais c´ étoit au temps

et à l´ expérience à leur apprendre que

l´ eleve qu´ on leur avoit confié n´ étoit pas

digne de leurs soins ; que l´ empereur qu´ ils

approchoient ne méritoit ni leur

attachement, ni leurs leçons, ni leurs services,

ni leurs conseils. Lorsqu´ à travers le

prestige de quelques signes de vertu, ils

eurent démélé le germe de la cruauté et de

tous les vices prêt à éclorre, ils s´ occuperent,

sinon à l´ étouffer, du moins à en



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retarder le développement. On lit dans le

vieux Scholiaste de Juvénal, que

Séneque disoit en confidence à ses amis :

" le lion ne tardera pas à revenir à sa

férocité naturelle, s´ il lui arrive une fois

de tremper sa langue dans le sang " .

Dans l´ impossibilité d´ inspirer au jeune

dissolu l´ austérité de moeurs qu´ ils

professoient, ils essayerent de substituer



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à la fureur des voluptés illicites et

grossieres, le goût des plaisirs délicats et

permis. Mais quels pouvoient être le fruit

de leur exemple et l´ effet de leurs discours,

sur un prince mal né, et d´ ailleurs

environné d´ esclaves corrompus, et de

femmes perdues, qui, en applaudissant à ses

penchants, lui peignoient Séneque et

Burrhus comme deux pédagogues importuns ;

l´ un plus propre à pérorer dans l´ ombre

d´ une ecole, que fait pour être admis à

l´ intimité d´ un empereur ; l´ autre, plus

digne de commander dans un camp à

la soldatesque, que d´ habiter un palais.

Xxxiv Octavie, avec toutes ses

qualités estimables, les conseils de Séneque et

de Burrhus, et l´ appui d´ Agrippine, ne put,

ou fixer l´ inconstance, ou vaincre la

répugnance et échapper au dégoût de Néron. Il

accorde sa confiance à deux jeunes

dissolus d´ une rare beauté, Othon et Sénécion,



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liés entr´ eux d´ une amitié suspecte. Il

se prend de fantaisie pour une affranchie,

nommée Acté. Agrippine est instruite de

cette intrigue : elle éclate, elle crie qu´ une

vile créature est devenue son égale ; une

esclave, sa belle-fille : par ses fureurs

déplacées, elle aliene l´ esprit de son fils ; et

Séneque à qui le prince semble se livrer

dans cette conjoncture, jouit d´ une

confiance et d´ une autorité qu´ il partageoit

avec elle. Sa position n´ en devint que plus

difficile : ramener l´ empereur à Octavie ;

la tentative étoit honnête, mais inutile :

approuver sa passion pour Acté, cela ne

convenoit ni à son caractere ni à ses

fonctions ; cependant l´ instituteur plus

prudent que la mere, la regarda comme un

frein qui modéreroit, du moins

pour un temps, la fougueuse intempérance



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du jeune homme, et sauveroit du trouble

et de l´ infâmie les plus illustres familles.

Mais il falloit dérober, soit à Agrippine,

soit à Octavie, soit au peuple, cette basse

inclination : en conséquence Annaeus

Sérénus, ami intime de Séneque se

prêta à un rÔle singulier ; ce fut de feindre

du goût pour Acté, et de prendre sur lui la

profusion du souverain.

Dans la suite, il ne dépendit pas de cette

fiere Agrippine, mieux conseillée, de

descendre à des complaisances, de recevoir

Acté, et de rendre son palais l´ asyle

obscur du vice de son fils.

Xxxv parmi les vêtements les plus

somptueux des meres et des femmes des

empereurs, parmi leurs plus riches parures,

Néon ordonne le choix d´ une

parure qu´ on présentera de sa part à

Agrippine. Le présent est reçu de mauvaise grace

par cette femme, que la possession du sceptre



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n´ auroit pas dédommagée de l´ ambition

de gouverner : on impute aux mauvais

conseils de Pallas le peu de succès de la

parure, et Néron dit de cet affranchi

disgracié : il va abdiquer l´ empire.

Pallas étoit l´ amant et le

confident d´ Agrippine. Alors cette femme ne se

connoît plus : elle se répand en invectives,

en menaces qui retentissent jusqu´ aux

oreilles du prince : " Britannicus est en

âge de régner : etc. "



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à ce discours, le trouble s´ empare de

Néron. Britannicus touchoit à sa

quatorzieme année : le nommer le véritable

successeur de Claude, c´ étoit le proscrire ; et

bientÔt il expire empoisonné à table, au

milieu des jeunes convives de son âge,

qui se dispersent d´ effroi, sous les yeux

étonnés



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d´ Agrippine et d´ Octavie, sous les yeux

immobiles et fixes des courtisans qui les

tiennent attachés sur Néron.

Sous Claude, les délateurs ont un

salaire fixé par la loi Papia.

Lorsqu´ on a fait une condition

publique et avouée de la délation, où est le

maître en sureté contre son esclave ? Le grand

en sureté contre son souverain ? Il y a des

fonctions infâmes, malheureusement

nécessaires au bon ordre de la société : elles

doivent entrer dans le plan de la police,

mais non dans celui de la législation ; et la

police bien entendue ne remplira pas les

maisons et les rues de scélérats pour

garantir les citoyens de quelques-uns.

Sous Néron, une empoisonneuse, Locuste,

est protégée, récompensée,

tient école, et fait des éleves dans son art.



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Xxxvi la mort de Britannicus annonce

à Agrippine ce qu´ on peut attenter

sur elle.

Dans cette déplorable conjoncture, des

personnages qui affichoient une

probité scrupuleuse, partageant entre eux des

palais, des maisons de campagne, ne

manquerent pas de censeurs. Je ne doute

point que Burrhus et Séneque n´ aient été

du nombre des gratifiés, et je m´ étonne

que les ennemis du philosophe, parmi tant

de reproches, aient omis celui-ci. Mais

l´ historien l´ avoit prévenu, en nous

dévoilant la politique de Néron, qui

détournoit de sa personne les regards publics, en

les attachant sur ceux qu´ il leur exposoit

décorés de dépouilles odieuses dont il les

forçoit de se couvrir.



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" Agrippine demeure inflexible,

elle serre Octavie dans ses bras, etc. "

quels sont les projets d´ Agrippine ? Ne

veut-elle qu´ intimider son fils ? Mais alors

pourquoi tenir ses démarches secrettes ?

S´ est-elle proposé de lui Ôter le trÔne et la

vie ?



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Après sa disgrace, sa demeure

est déserte ; elle n´ est visitée que de

quelques femmes amenées les unes par la pitié,

les autres par la curiosité, par le plaisir

cruel de jouir de son humiliation, par la

haine ; Julia Silana est du nombre de ces

dernieres.

C´ étoit une femme célebre par sa beauté,

sa naissance et ses galanteries : elle avoit

autrefois vécu dans l´ intimité avec Agrippine,

mais elle s´ en étoit séparée, emportant

avec elle un ressentiment profond

d´ une injure toujours grave entre les

femmes.



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Silana suscite contre Agrippine

deux délateurs : à des accusations

surannées, on en ajoute une nouvelle, le projet

d´ une révolution en faveur de Rubellius

Plautus, issu d´ Auguste. Cette imposture est

mystérieusement confiée à un affranchi de

Domitia, tante de l´ empereur, et l´ ennemie

d´ Agrippine : un autre affranchi court

pendant la nuit au palais qui lui

étoit ouvert en qualité de bouffon, et y

porte l´ alarme. Le tyran, dont la chaleur

du vin irrite l´ inquiétude, crie : " qu´ elle

périsse, et que son Burrhus soit dépouillé

sur-le-champ du commandement de la

garde prétorienne " . Burrhus devoit ce

poste à Agrippine : moins la reconnoissance

étoit douteuse, plus sa personne étoit

suspecte. Séneque ne balance pas à prendre



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la défense de son collegue, et lui sauve

l´ affront de cette disgrace.

Telle est la condition malheureuse des

tyrans ; ils ne peuvent se confier, ni dans

les gens de bien qu´ ils éloignent, ni dans

les méchants qui leur restent.

Xxxvii Néron tremblant, et

pressé de se délivrer de sa mere, ne fait

grace à Burrhus, et ne consent au délai de

sa vengeance, qu´ à la condition que celui-ci

la fera mourir sur-le-champ, si le crime

est constaté : ils iront au point du jour

l´ instruire, et l´ interroger ; et ils auront des

affranchis pour témoins. Qu´ elle se justifie,

ou qu´ elle meure.

Ils paroissent devant Agrippine. Cette

femme conservant toute sa fierté, répond :



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" je ne m´ étonne pas que la

tendresse maternelle soit inconnue à une

Silana qui n´ a jamais eu d´ enfant ; etc. "



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ce discours émeut tous les assistants :

on s´ occupe à la calmer, elle

demande à voir son fils, elle le voit : il n´ est

question dans cette entrevue, ni de son

innocence, qu´ une apologie indécente

pouvoit rendre suspecte, ni de ses bienfaits

dont elle ne pouvoit parler, sans paroître

les reprocher ; les délateurs sont châtiés,

ses amis sont récompensés.

Xxxviii Burrhus et Pallas sont

accusés de conspiration. Burrhus conspirer



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avec l´ affranchi Pallas ! Ils sont absous.

On fut moins satisfait de l´ innocence

de Pallas, que blessé de son orgueil : on

lui objecte le témoignage de ses affranchis,

ses complices ; il répond : " je ne

fais jamais entendre mes volontés, chez

moi, que de l´ oeil ou du geste ; s´ il faut

que je m´ explique, je ne converse pas

avec mes gens, j´ écris " .

Néron erre la nuit dans les rues de la

ville, court les lieux de débauches, pille les

marchands, frappe, insulte, est insulté,

frappé ! L´ exemple du souverain accroît la

licence : des inconnus s´ attroupent et mettent

Rome au pillage. Néron est vigoureusement

repoussé par un jeune sénateur, assez

étourdi pour reconnoître son souverain,

et assez lâche pour se tuer ensuite.



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Xxxix voici le moment de faire

connoître le seul détracteur de Séneque,

l´ homme dont ses ennemis, tant anciens

que modernes, n´ ont été que les échos.

Un délateur vénal et formidable,

un scélérat justement exécré de la multitude

des citoyens, un prévaricateur, un

concussionnaire, qui ne pardonnoit pas à

Séneque le châtiment de ses extorsions :

Suilius, autrefois questeur de Germanicus,



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chassé par le sénat de l´ Italie, et

relégué dans une isle par l´ ordre de Tibere,

punition qui parut sévere dans le moment,

mais qu´ on regarda comme un trait de

sagesse de l´ empereur, après le rappel du

coupable : un homme que le siecle suivant

vit également vénal, plus puissant, et jouissant

de l´ amitié du prince, dont il fit, sans

revers, un long, et jamais un bon usage.

Un de ces jouets des circonstances

et du sort, ne put être condamné, sans

qu´ il en rejaillît un peu de haine sur

Séneque.

Suilius avoit été humilié, mais ne l´ avoit

pas été au gré de ses ennemis. Pour



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achever de l´ écraser, on renouvella le

sénatusconsulte et la loi Cincia contre la

rapacité des avocats. Il se présenta devant

les juges : là, se livrant à une audace naturelle,

que le grand âge affranchissoit de

toute retenue, il se déchaîna contre

Séneque : " il hait, disoit-il, les amis de

Claude, sous lequel il a etc. "



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quel est celui qui parle ainsi ? Qui le

croiroit ? Un impudent enrichi par la

délation le plus infâme des métiers ;

l´ auteur de la mort violente d´ une foule de

citoyens de l´ un et de l´ autre sexe ; un

scélérat dont les crimes appelloient la hache,

ou qu´ ils envoyoient au roc Tarpéien, et

que les loix trop indulgentes reléguerent

aux isles Baléares.

Outre ses prévarications au barreau, il

étoit encore accusé de concussion et de

péculat, dans son gouvernement d´ Asie. Ces



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délits exigeant de longues informations et

dans des contrées éloignées, on revint sur

des forfaits dont les témoins étoient

présents.

C´ est ce même Suilius que Messaline,

sous le regne de Claude, déchaîna contre

Valerius et Poppée.

C´ est le discours qui précede, que les

Dion Cassius, les Xiphilins, et la nuée des

détracteurs de Séneque, depuis son siecle

jusqu´ au nÔtre, ont successivement

paraphrasé. Il faut, ce me semble, être

tourmenté d´ une cruelle répugnance à

croire aux gens de bien, pour s´ en rapporter

aux imputations d´ un suilius, d´ un délateur



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par état, d´ un furieux, souillé, accusé,

et puni de mille forfaits.

Xl la paix regne entre l´ empereur

et sa mere, jusqu´ au moment de l´ intrigue

de Néron avec Poppée. " de tous les

avantages qu´ une femme peut avoir, il ne

manquoit à celle-ci que la vertu. Etc. "



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je n´ aurois point parlé de cette

femme, née pour le malheur de son

siecle, la maîtresse de Néron, la seule aimée,

et la plus redoutable ennemie d´ Agrippine,

sans les excès auxquels se porta

celle-ci pour soutenir son crédit, et ruiner

celui de sa rivale, et sans le rÔle difficile de

Séneque dans ces conjonctures critiques.

Je ne me persuaderai jamais que ni

Burrhus ni Séneque aient approuvé le

renvoi d´ Octavie ; mais un soupçon dont

j´ aurai peine à me défendre, c´ est qu´ ils n´ aient

ressenti une satisfaction secrette à trouver



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dans Poppée un contrepoids à l´ autorité

d´ Agrippine. Avec tout le mépris

possible pour le vice, l´ indignation la plus

vraie contre le crime, on ne s´ en dissimule

pas les avantages passagers.

Poppée étoit mariée à un chevalier romain,

Rufus Crispinus. Othon, las de ne

la posséder que par un commerce de

galanterie, l´ enleva à Crispinus, et devint

son époux. Soit imprudence, soit ambition,

il vante à Néron les graces et

l´ esprit de sa femme : s´ il eut eu le projet

de l´ en rendre amoureux, il ne se seroit

pas conduit avec plus d´ adresse. L´ empereur

est introduit auprès de Poppée, elle

feint d´ être éprise des charmes du

prince ; elle n´ y sauroit résister. Lorsqu´ elle



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s´ en est assuré la conquête, elle devient

capricieuse, elle met en jeu toutes les ruses,

toute la coquetterie d´ une courtisanne

consommée. " si après une ou deux

nuits, Néron veut la retenir ; etc. "

son projet étoit d´ amener le divorce

d´ Octavie, et d´ épouser Néron : mais quel

espoir de succès, du vivant d´ Agrippine ?

Elle s´ occupe à lui rendre sa mere odieuse

et suspecte ; elle joint la raillerie aux

accusations. " vous êtes un empereur,

vous ? Vous n´ êtes qu´ un enfant qu´ on



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mene à la lisiere... etc. "

ce discours artificieux est suivi de larmes

plus artificieuses encore.

Xli les extorsions et l´ avidité des

publicains excitent des cris ; Néron

est tenté de supprimer tout impÔt. à Rome,

cette seule action eut balancé bien

des crimes aux yeux de ses sujets, aux yeux

même de la postérité : les énormes tributs

des provinces, bien économisés, auroient

suffi aux dépenses publiques.

Mais au moment où il se propose de

soulager le peuple écrasé, il fait déclarer

par une loi qu´ il suffira d´ être accusé



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dans ses paroles ou dans ses actions,

pour subir la poursuite du crime de

leze-majesté : et la vie de personne n´ est

plus en sureté, et il n´ y a plus de fortune

qu´ on ne puisse envahir.

C´ est la conscience du despote qui lui

inspire, c´ est sa terreur qui lui dicte, ces

edits qui n´ apprennent à la nation

qu´ une chose, c´ est que son oppresseur connoît

le sort qu´ il mérite, et qu´ il a peur. Si le

prince est bon, ses edits sont inutiles ; s´ il

est méchant, ils sont dangereux : la vraie

cuirasse du tyran, c´ est l´ audace.

On a dit qu´ il n´ y avoit point de

grand génie, sans une nuance de folie :

cela me paroît du moins aussi vrai de toute

grande scélératesse, j´ ai presque dit de

toute puissance illimitée.

Xlii on lit dans Suétone, que



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Néron conçut de la passion pour sa mere, etc. :

on y lit encore

qu´ il admit entre ses courtisanes, une

femme dont le mérite étoit de ressembler

à l´ impératrice. Si ces faits sont

avérés, la démarche d´ Agrippine se

conçoit.

Cette femme, en qui d´ ailleurs l´ ambition

et l´ habitude du crime avoient

étouffé ce reste de pudeur, le dernier

sacrifice des femmes perdues et la

consommation de leur perversité, projette de

captiver le coeur de son fils ; elle se

pare, elle sort la nuit de son palais, elle

se montre au milieu de la joie tumultueuse



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d´ un festin, et de l´ ivresse du prince et de

ses convives. Elle se jette entre les bras de

Néron ; des baisers lascifs, on passe

à d´ autres caresses, les préludes du crime.

Séneque est informé de cette scene scandaleuse :

aux artifices d´ une femme, il

oppose la jalousie et les frayeurs d´ une autre.

Acté, à sa premiere entrevue avec

l´ empereur, lui dira : " y pensez-vous !

Votre mere y pense-t-elle ! Etc. "

ce discours suggéré par Séneque, et appuyé

de ses remontrances, eut son effet.

De ce jour Néron évita toute entrevue



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secrette avec sa mere ; et, ce que

Séneque n´ avoit pas prévu, de ce jour

le projet de s´ en délivrer fut arrêté dans

son esprit, " et il ne fut plus question

que de savoir si ce seroit par le poison,

par le fer, ou d´ une autre maniere. Etc. "

ces discours sont rendus à

Agrippine : elle oublie et les affaires

désagréables que son fils lui a suscitées depuis

son exil de la cour, et les insultes des

passants de terre et de mer aux environs de sa

retraite : elle vient. " Néron s´ avance

au devant d´ elle sur le rivage, etc. "

mais le projet du vaisseau avoit

transpiré, et Agrippine se fait porter en

litiere de Baules jusqu´ à Baies, où elle

soupe. " à table, Néron se place au dessous



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d´ elle, etc. "

ce dernier sentiment fait trop d´ honneur à

Néron, et n´ en fait pas assez à la pénétration

de Tacite.

Agrippine rassurée (et comment ne

l´ eut-elle pas été ? ) entre dans le vaisseau,

suivie de deux seules personnes de sa cour,

Crépéréius Gallus, et Acéronia, une de



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ses femmes : la nuit étoit brillante et la

mer tranquille, comme si les dieux

vouloient rendre le forfait évident.

Crépéréius étoit debout à cÔté du gouvernail,

Acéronia penchée au pied du lit d´ Agrippine,

s´ attendrissoit en entretenant sa

maîtresse du repentir de